Enfantisme : une lutte encore trop méconnue

15 Juil 2026 | Activisme, Parentalité, Podcasts

On croit souvent que les enfants sont mieux traités qu’avant, plus écoutés, plus respectés. Et si la réalité était un peu plus compliquée que ça ? Dans ce nouvel épisode de Basilic, Jeane reçoit Claire Bourdille, fondatrice du Collectif Enfantiste et autrice de l’essai Enfantisme, il est temps de respecter les enfants (éditions La Mer Salée). Claire nous ouvre les yeux sur la place accordée aux enfants et aux adolescents dans notre société et la manière dont on pourrait, collectivement, la faire évoluer.

Comme toujours chez Basilic, cette conversation est dense, profonde mais également pleine d’espoir sur ce qu’il reste à construire tous ensemble.

Qui est Claire Bourdille ?

Claire Bourdille est activiste, maman et fondatrice du Collectif Enfantiste, un collectif qui milite contre les violences faites aux enfants et aux adolescents. C’est en observant sa propre fille grandir, confrontée à des comportements d’adultes qu’elle a fini par identifier comme problématiques, qu’elle a commencé à mettre des mots sur ce qu’elle appelle aujourd’hui l’adultisme. Une prise de conscience qui l’a aussi renvoyée à sa propre enfance, et à ce sentiment d’injustice qu’elle avait déjà en elle sans pouvoir le nommer.

De ce cheminement personnel est né un véritable travail de fond, notamment avec l’écriture de son essai qui pose l’ampleur des violences faites aux enfants en France, et surtout, qui propose des pistes concrètes pour agir.

Photo : Xose Bouzas / Hans Lucas

Enfantisme : Quelle place pour les jeunes personnes ?

À première vue, on pourrait penser que les choses vont dans le bon sens : les droits de l’enfant sont reconnus, on parle beaucoup de bienveillance éducative, certains estiment même qu’on « en fait trop » pour les enfants. Mais Claire Bourdille invite à regarder les chiffres en face. En Europe, un enfant sur cinq serait victime de violences sexuelles. En France, 200 enfants seraient maltraités chaque jour. Et ces violences, quand elles sont dénoncées, sont trop souvent minimisées.

Elle pointe aussi une ambiguïté de fond : les enfants sont reconnus comme sujets de droits sur le papier, mais dans les faits, ils restent perçus par beaucoup comme appartenant à la sphère privée de la famille, presque comme des « êtres de possession ». Un cadre qui, selon elle, ouvre la porte à toutes les dérives, puisqu’il laisse entendre que ce qui se passe « à la maison » ne regarderait personne d’autre.

Pour Claire Bourdille, la nuance est essentielle : dire qu’un enfant n’appartient à personne, ni à ses parents ni à l’État, ne veut pas dire que les adultes n’ont plus de responsabilité envers lui bien au contraire.

L’adultisme, une domination qu’on ne voit pas

C’est l’un des concepts centraux de son livre : l’adultisme, ce système qui place les adultes en position de domination sur les enfants, simplement parce qu’ils seraient les « sachants ». Ce qui rend cette domination si difficile à percevoir, explique Claire Bourdille, c’est qu’elle concerne littéralement tout le monde : on a toutes et tous été des enfants dominés, avant de devenir, à notre tour, des adultes potentiellement dominants.

Elle établit un parallèle éclairant avec d’autres luttes, notamment le féminisme, qui lui a permis de mieux comprendre les mécanismes de domination à l’œuvre. Dans l’adultisme, ce mécanisme se traduit par une idée profondément ancrée : l’enfant devrait obéir, être éduqué en permanence, se soumettre à l’autorité adulte. Or, rappelle-t-elle, un enfant est un être humain à part entière, pas seulement un « adulte en devenir » qu’il faudrait façonner.

Des violences éducatives ordinaires, largement banalisées

L’un des passages les plus marquants de l’échange porte sur les chiffres des violences éducatives ordinaires : selon l’étude citée par Claire Bourdille dans l’épisode, 8 parents sur 10 y auraient eu recours. Un chiffre vertigineux, qui montre à quel point ces gestes restent banalisés dans notre société, alors même qu’on sait aujourd’hui que ces violences vécues dans l’enfance laissent une empreinte durable sur le développement du cerveau, notamment sur la capacité à réguler ses émotions.

Elle prend l’exemple de l’affaire Bétharram, cette école privée réputée pour son autorité, où des générations d’enfants ont subi des violences physiques et sexuelles pendant des décennies, sans que leur parole ne soit jamais entendue. Un exemple qui illustre, selon elle, un principe central de son livre : toutes les formes de violences faites aux enfants sont liées entre elles, au sein d’un continuum qui va de la punition « anodine » jusqu’aux violences les plus extrêmes. Les traiter séparément, en silo, c’est justement ce qui empêche la société de prendre la mesure du problème.

la naissance de l’enfantisme

Pourquoi inventer un mot ? Parce que, comme le rappelle Claire Bourdille, tous les grands mouvements sociaux (le féminisme, l’écologie, l’antiracisme…) se sont construits autour d’un nom qui permet de se rassembler, de se définir, de se faire entendre. La lutte pour les droits des enfants, elle, n’en avait jamais eu. Le terme « enfantisme » a d’ailleurs fait une entrée remarquée dans le dictionnaire Les mots de demain, un dictionnaire des combats d’aujourd’hui, dirigé par Bernard Andrieu.

L’enfantisme, tel qu’elle le définit, est un mouvement social, culturel et politique qui vise l’égalité de respect des droits, de l’intégrité et de la dignité entre adultes et enfants. Cette lutte, insiste-t-elle, doit inclure tous les enfants, sans exception. Aujourd’hui, les enfants en situation de handicap, les enfants racisés qui restent trop souvent invisibilisés.

enfantisme : des pisteS concrètes pour agir

Au-delà du constat, Claire Bourdille propose des pistes d’action bien réelles. Le premier réflexe, selon elle : créer de véritables espaces de parole et d’écoute pour les enfants.

Elle insiste aussi sur l’importance de s’adapter à la « hauteur d’enfant », une notion qui varie selon l’âge. S’adapter demande aux adultes un vrai travail de réflexion et de formation.

Se reconnecter à son enfant intérieur

Dernier axe abordé dans l’échange : la notion d’enfant intérieur. Se reconnecter à notre enfant intérieur, c’est justement ce qui permet à beaucoup de grands militants de l’enfance de transformer leur propre vécu en moteur d’action, pour que les générations suivantes n’aient pas à vivre ce qu’elles ont vécu.

Pour aller plus loin

Cet épisode est de ceux qu’on écoute avec le cœur un peu serré par moments mais surtout avec l’envie d’agir. Claire Bourdille le dit elle-même : on a assez parlé, il est temps de passer aux actes. Vous trouverez en description de l’épisode le lien vers son essai Enfantisme, il est temps de respecter les enfants (éditions La Mer Salée), ainsi que vers le Collectif Enfantiste, pour celles et ceux qui souhaitent, à leur échelle, rejoindre cette nouvelle lutte.

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